Une Vie de Cochon
Je me nomme Ticochon, j'appartiens à une fillette, je suis ce que l'on nomme un cochon tirelire. Mon ventre est bien plein, je suis rose et ma porcelaine vernie brille à la lumière de la lampe de chevet, mon dos s'orne d'une fente pour glisser piécettes et billets de Noël et de Pâques.
Ma porcelaine est rose, mais loin de l'être est ma vie.
J'ai souffert dès mon achat de ces intromissions de pièces cuivrées, sales, étant passées entre des centaines de mains pleines d'Escherichia coli, oxydées, verdâtres. Pour le dire en un mot, c'est dégueulasse. Je frémis sous mon vernis chaque fois que la main grassouillette de l'enfant, couverte de chocolat et de morve, glisse une de ces saletés en moi.
Mon adolescence a été bien compliquée. Très tôt j'ai compris que l'argent n'était qu'un leurre, que la hiérarchie instaurée par ce biais était une facétie cruelle, que ce ne sont pas nous qui possédons les objets mais eux qui nous possèdent. Cette conscientisation a été progressive et cruelle.
En l'absence de truie tirelire pour agrémenter mes nuits, ma libido florissait ; sur la table de nuit d'une gamine je ne pouvais me soulager, cette tension sexuelle alimentait encore plus la colère que je nourrissais envers la société; je m'enflammais la nuit en lisant Bakounine, le jour je pleurais de rage en devant supporter les félicitations adressées à la môme par ses parents chaque fois qu'elle me violait de menue monnaie ou de billets de 10 offerts par mémé pour des résultats scolaires, honteuses manipulations pro compétitives de cerveau enfantin, crapuleux espoirs carriéristes (vétérinaire, quelle idée ! Pour les chats et chiens de poche en plus ! Alors qu'en bas, dans la rue, des humains et des porcs meurent dans la misère et l'indifférence générale !), monstrueux rêves superficiels et vides d'acquérir une Barbie Princesse à Cheval, yeux concupiscents posés sur la rondeur de mon ventre vulnérable, vide que je ressentais fort en moi et qui n'était rempli que par du fric ! Toujours ce putain de fric !
J'en ai eu des maux de ventre, des lourdeurs, des aigreurs surtout ; personne ne pensa jamais à glisser un Gaviscon dans mon estomac douloureux, personne ne se préoccupait des larmes de verre qui filaient de mes yeux peints en bouton. Quelle solitude...
Telle une parturiente je me suis emplie chaque jour, chaque semaine un peu plus. Les années ont passé. La fillette devenue grande est partie à la fac, me laissant prendre de la poussière sur la table de chevet de sa chambre juvénile gardée en l'état par des parents castrateurs refusant de la voir grandir... Je peux vous dire que quatre ans face à un poster de M Pokora, ce n'est pas facile.
La vie continuait et suivait son cours, je m'assagissais, me résignais peut-être, il me semblait que ma vie et ses détours prenaient sens : contenant de moyen de vivre. Mais oui ! Et en poste pendant dix ans ! Sans jamais faillir malgré mes doutes et mes angoisses, sans me laisser choir de mon petit meuble pour mettre fin à mon ennui et mes questionnements existentiels, fidèle, loyal, en un mot : bon.
Je m'enorgueillissais. Lorsque la mère de famille venait dépoussiérer la chambrette je l'observais poser sur moi un regard mouillé de larmes d'émotion et de fierté. Oh, une petite voix me disait bien parfois que je m'embourgeoisais, mais qu'importe ! Le tout est de vivre paisiblement avec soi même n'est ce pas ? Et de me savoir utile et appréciée regonflait mon ego trop longtemps malmené.
L'enfant est maintenant jeune adulte. Je l'ai vue revenir, vive, amincie, l'œil flamboyant. La tornade s'est abattue sur nos vies paisibles. Le père hurlait, la mère pleurait, la jeune femme tapait du poing sur la table. Oui elle avait encore échoué à ses examens et alors ?
Rien à foutre, ce ne sont pas des diplômes qui font la valeur de l'Homme ! Et oui Papa, je n'ai pas un brillant esprit, je ne serai pas cadre comme toi !
Tu finiras caissière ou à ramasser les poubelles, je ne paierai plus pour la vie de débauche que tu mènes avec tes soi disant amis !
Arrête Edmond, arrête... J'ai fait du poulet...
Laisse Maman, je ne reste pas, je ne peux plus tolérer ce vieux con !
Elle vient et passe en trombe dans sa chambre, jette rageusement à terre la couette Hello Kitty, balaie les Barbies de l'étagère. On entend encore en bas le père tempêter, la mère gémir.
Elle m'aperçoit. Je vois la Mort en face dans le regard brillant de cette adulte que je ne reconnais pas.
Elle s'avance à grands pas tandis que je tremble. D'un geste furieux elle me ramasse, me fixe sous le groin, grimace, lève le bras... Puis non ; sa colère tombe, sa volonté faiblit. Elle me fourre dans son sac à dos en compagnie de quelques livres et CD tout aussi paniqués que moi : où allons nous donc ?
Nous vivons désormais dans une chambrette chichement meublée d'un canapé lit et d'une table. Elle ne trouve pas de travail, même comme caissière, trop impétueuse elle ne supporte aucune compromission. Elle dit que tout travail est de la prostitution. Ses amis la soutiennent en braillant le soir, s'enivrant comme des humains de mauvais vins dont le taux d'alcool est relevé au soda bon marché. Moi je remarque que les vêtements de ses amis sont de bonne facture, que leurs panses, comme la mienne, semblent bien remplies. Je les entend parler des partiels qu'ils ont validé, des guindailles auxquelles ils participent, de leurs parents, ces vieux cons qui ne leur ont pas donné les 50€ exigés pour un Blu-ray collector.
Je la vois, elle, s'émacier. Par fierté peut-être, par habitude sans doute elle ne dit rien des longues journées passées dans 9m². Quelques mètres carrés sans cuisine, avec un camping gaz pour faire chauffer les pâtes, un lavabo et des toilettes toujours bouchées sur le palier. Des jours entiers passés sans manger, à déplacer encore et encore les coussins amovibles du clic clac défoncé dans l'espoir de trouver des piécettes.
Aujourd'hui un drame aura lieu. Elle s'est réveillée à 8h, le propriétaire passait réclamer le loyer. Elle a argué qu'elle ne pouvait être expulsée en décembre, qu'elle lui donnerait son putain de blé, une somme honteuse pour un tel taudis d'ailleurs. Elle n'a pas pu appeler ses amis, la ligne est coupée par défaut de paiement. Elle a jeté le téléphone à terre, maudit le dieu monétaire, maudit la vie. Puis elle s'est jetée sur le petit divan et a longuement pleuré. Alors ses yeux se sont posés sur une grosse pierre qui décore la chambre de bonne. Un ami lui a offert, c'est un énorme quartz rose.
Elle le regarde, le soupèse... Je la vois estimer sa valeur, puis sa moue dédaigneuse m'indique qu'il n'en a aucune.
Alors...
Alors elle se tourne vers moi. Lentement elle élève le quartz au dessus de mon groin. Je voudrais fermer les yeux. Je voudrais arguer de mes quinze ans de bons et loyaux services. Je m'accroche au fol espoir que sa rage retombe, comme chez ses parents, qu'elle décide de me garder comme souvenir d'une enfance dorée. Mais un léger sourire fait frémir les commissures de ses lèvres. Sa pupille est vibrante et décidée. Je comprends qu'elle m'avait oubliée. Quinze ans de petites économies, autant à boire et à manger. Ma fin est proche je le sait. Elle
Derniers commentaires